Le mythe de Pretty Woman

9 juillet 2012 § 2 Commentaires

Julia Roberts dans le film "Pretty Woman"

Julia Roberts dans le film « Pretty Woman » de Garry Marshall (1990)

« Des personnes qui n’ont jamais été prostituées même une seconde s’amusent à présenter la classe prostituée comme des personnes qui peuvent être représentées par le mythe de la happy hooker – ces femmes censées ne jamais faire que ce qu’elles veulent faire, et le faire pour des sommes pouvant dépasser mille euros par nuit. Il est difficile de ne pas haïr les hypocrites sans vécu de prostitution qui colportent ces mythes, en particulier quand ce sont des femmes. Où sont leurs faits basés sur du vécu ? Ces personnes n’en offrent pas. »
Le témoignage de cette ex-prostituée est loin, très loin des clichés généralement admis sur « le plus vieux métier du monde ».

A l’heure où la ministre des Droits des femmes Najat Vallaud-Belkacem affirme vouloir faire disparaître la prostitution, il serait utile, pour avoir un point de vue plus éclairé sur la question, d’entendre des témoignages de prostitué-e-s, loin des clichés et de l’image glamour vendue par les reportages télévisés.

L’abolition au coeur du débat

Le débat sur la prostitution a été relancé récemment avec la proposition de résolution de Najat Vallaud-Belkacem. Cette proposition a pour objectif de « faire prendre conscience aux citoyens de la réalité de la prostitution », de « garantir les droits fondamentaux des prostitué-e-s quelle que soit leur situation administrative, comme celui de porter plainte », et surtout de réaffirmer la « position abolitionniste de la France ».

Une partie des travailleur-euse-s du sexe est descendue dans la rue pour protester contre cette résolution, notamment le Syndicat du TRAvail Sexuel (STRASS), qui lutte pour la reconnaissance de la prostitution comme un métier et l’arrêt de la répression des prostitué-e-s et de leurs clients. Morgane Merteuil, secrétaire générale du STRASS, demande à ce que la parole des travailleur-euse-s du sexe soit prise en compte dans les décisions les concernant, ajoutant que  « le travail sexuel est de plus en plus réprimé, quand bien même les associations ne cessent de répéter que plus on réprime, plus les conditions de travail se dégradent. »

En Suède, la prostitution est interdite depuis 1999. Pye Jakobson, qui a vendu ses faveurs sexuelles pendant plus de vingt ans à Stockholm, en a assez qu’on lui dise quoi penser : « La loi suédoise dit très clairement aux femmes qui se prostituent : « Toutes les travailleuses du sexe sont des victimes. Vous avez envie de continuer ? C’est parce que vous êtes tellement perdue que vous n’avez pas conscience de votre aliénation. Chacun a le droit de disposer de son corps, mais pas vous. Vendre des services sexuels est mal. Nous allons vous sauver, avec ou contre vous. » »
L’article entier ici.

Dans le débat sur l’abolition, quand on veut bien donner la parole aux prostitué-e-s, on entend toujours le même son de cloche. Pourtant, il doit bien y en avoir qui pensent différemment. Pourquoi n’entend-on pas les autres ? Comme Marie, cette ex-prostituée qui témoigne sur le site féministe sisyphe.org :

« J’ai fait de la prostitution pendant 9 ans. Et ce qui me choque, c’est que ce sont souvent les prostituées qui veulent légaliser la prostitution qu’on entend le plus, parce que les autres, elles ont souvent trop peur, trop honte, pour dire ce qui en est pour vrai. Si à l’époque j’ai cru que c’était un métier comme un autre, il m’arrive de penser que c’était probablement pour me faire avaler la pilule à moi-même et me rendre ça plus acceptable à mes propres yeux. Ça ne fait pas très longtemps même, que j’en ai parlé. Depuis que je suis sortie du milieu, j’en avais jamais reparlé, même aux plus proches de moi, par honte. Si c’était un métier comme un autre, il me semble que j’aurais fait un autre choix. »
Lire le témoignage de Marie ici (en bas de page).

Au-delà du débat, la réalité

Rebecca Mott, écrivaine britannique et rescapée de la prostitution, nous parle de ce monde « où le viol est si normal qu’il ne peut être reconnu, où il est normal que des femmes disparaissent, où le mot « non » n’a aucun sens » (extrait de son texte « L’Ultime salope », à lire ici). Un monde où la violence est quotidienne : peur omniprésente (tout client est un tueur potentiel), viols fréquents (c’est bien connu, les prostitué-e-s existent pour apaiser les violeurs), actes de sadisme, d’humiliation, tentatives de strangulation, retrait du préservatif…

Il va de soi qu’il faut protéger les prostitué-e-s de la violence. La question est : comment ? La résolution de Najat Vallaud-Belkacem prévoit de garantir les droits des prostitué-e-s quelque soit leur situation administrative, notamment celui de porter plainte. On ne sait pas comment, concrètement, ce droit sera garanti. Pour d’autres, la solution est la répression contre les prostitué-e-s et les clients. Pour d’autres encore, il faut rouvrir les bordels. Pour une ex-prostituée qui témoigne sur sisyphe.org, ça ne résoudrait rien.

Pour les abolitionnistes, il n’y a aucun moyen de protéger les prostitué-e-s de la violence, car la prostitution est une violence en soi. Et c’est là que se trouve le cœur du débat. Tous les témoignages, revendications et arguments des différentes parties tournent autour de ce fameux « droit à disposer de son corps » et de la question de protéger une personne contre elle-même.

De nombreux témoignages reflètent la notion d’ « aliénation » dont se défend Pye :

« Le plus grand danger pour une p***, c’est la lucidité. Réfléchir pour une p*** peut être une calamité. C’est donc pour cela que je ne me pose plus de questions, je ne me remets plus en question. J’ai bien trop peur du reflet du miroir. Maintenant, j’ai trouvé une méthode imparable : je me prends la tête, je l’enfonce dans un trou de sable comme pour les autruches et je me répète inlassablement, quotidiennement : tout va bien, tout va bien, tout va bien. (…) Il y a (un) lavage de cerveau qui est quelque chose de primordial si l’on désire durer dans le métier. » Lire ce témoignage d’une prostituée à la suite du reportage « Infrarouge : les travailleuses du sexe » présenté sur France 2.

« Je suis une jeune femme de 35 ans. Pour moi, la prostitution s’est échelonnée sur une durée d’un an et demi en tout. Je n’ai jamais pensé que cette expérience, somme toute pas très longue, laisserait dans ma vie autant de dommages aussi profonds. J’inclus dans ce bilan la dévastation de mes relations interpersonnelles et sociales et des dommages irrémédiables auprès de mes enfants et de ma famille. Je ne peux estimer les torts laissés à mon corps, mon âme et l’estime de moi, mais le constat de destruction est flagrant. (…) On ne peut pas vendre sa sexualité, son intimité, son âme, sa sensibilité, sa dignité, sa féminité, son odeur, sans en subir de conséquences. C’est humainement impossible. Au moment de l’acte sexuel, il se produit une dissociation, comme si ce que je ne voulais pas salir allait se réfugier quelque part en moi… tout devient mécanique, comme si une autre prenait cette place dégoûtante où je ne veux pas être… comme si je repoussais mon humanisme pour pouvoir passer au travers et « faire mon client ». » L’intégralité du témoignage de Chloé ici.

Je vous invite à poursuivre la réflexion dans les commentaires, et je reviendrai bientôt avec de nouveaux éléments pour continuer cette discussion.

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§ 2 réponses à Le mythe de Pretty Woman

  • Sophie dit :

    Selon moi, ce qui manque le plus cruellement dans la discussion sur la prostitution c’est comment devient-on prostitué-e ? C’est-à-dire quel chemin de vie, quel profil psychologique, quelles motivations construisent et constituent un-e prostitué-e-s ?… et dans la démarche qui m’intéresse, quelle « formation » ? S’il s’agit bien d’une profession, cela ne s’improvise pas. A-t-il déjà été envisagé que de se préoccuper de la formation d’un-e professionnel-le du sexe peut être un premier pas vers une protection et une prévention intelligente de ces professionnel-le-s ?

  • sujet trés intéressant, et peut -être débat. Je reviendrai plus tard faire un commentaire car j’habitais ,il y a 30 dans le second arrondissement de Lyon. Et j’ai eu de nombreuses discussions avec un collectif de prostitués. « la mère  » comme l’appelait l’ensemble des filles, était séduite par mon fils de 18 mois ,à l’époque :). Et tous les débuts de soirée ,nous leurs consacrions 30/40 mn. Je vous raconterai. a plus tard.Je vaiss suivre votre blog;ainsi je serai au courant de vos parutions et ne vous oublierai point :)

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